Amélie
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Amélie vit seule dans un tout petit appartement au sixième étage sans ascenseur d’un vieil immeuble parisien. Comme chaque jour, à 9h30, Amélie descend chercher son pain et prendre de quoi faire ses repas de la journée.
Elle descend lentement les six étages en prenant garde de ne pas tomber. Amélie a quatre vingt douze ans aujourd’hui .
Arrivée au bas de l’escalier, elle sort de l’immeuble et se dirige tout droit vers les magasins de la rue Louis Blanc. Elle ira d’abord prendre des légumes, un peu de viande pour ses chats et son pain. C’est sa sortie de la journée : elle aime ce moment. Elle hume le temps du jour, croise des passants, parfois leur parle, mais ils ne lui répondent que très rarement. Peu trouvent de l’intérêt à échanger quelques mots avec une personne âgée.
Elle fait toujours attention a être bien habillée, soignée et ne supporte pas la moindre négligence dans son apparence, et cela chaque jour de l’année, quelque puisse être l’occasion. C’est sa manière à elle de continuer à vivre, comme elle a toujours vécu.
Pourtant aujourd’hui, il y a une différence. Aujourd’hui elle est fatiguée. Non pas physiquement, pas plus que d’habitude, mais fatiguée de vivre. Sa vie ne lui apporte plus ce qu’elle lui avait toujours donné. Aujourd’hui la vie lui semble sans saveur, plus que les autres jours, moins de sel, plus insipide encore qu’elle ne l’est quotidiennement. Elle n’a pas envie d’aborder le premier venu pour échanger quelques mots. Tout lui semble plus pénible, plus lourd à porter. Ses petites habitudes qui jalonnent son quotidien aujourd’hui l’énervent.
Elle finit rapidement ses quelques courses. La boulangère, qui la sert tous les jours, lui fait la remarque de sa mauvaise mine. Qu’importe, Amélie n’a qu’une envie, celle de remonter dans son appartement, de s’isoler chez elle. Elle marche du plus vite que lui permettent ses jambes et met toute son énergie à gravir les six étages. Pas de pause sur un palier, son souffle est court et mesuré. Elle escalade , étage par étage, jusqu’à ce sixième étage qui semble hors de sa portée.
Elle arrive enfin devant sa porte, ouvre fébrilement la serrure, pousse la porte et la referme rapidement en s’appuyant dessus. Son respiration est rapide après une telle course mais elle est contente d’être enfin arrivée et seule.
Elle pose ses courses dans la cuisine sans même les ranger. Cela ne lui ressemble pas, elle qui est toujours à soigner son ménage mais il lui semble que ce jour est un jour qui ne ressemble pas à tous les précédents, qui ne lui ressemble plus.
Elle retourne dans le salon et se laisse tomber dans son fauteuil.
Devant elle, sur la cheminée, trônent quelques photos prises tout au long de sa vie : son mari, son homme, celui qu’elle a aimé du plus profond d’elle même jusqu’à ce qu’il disparaisse, ses enfants éparpillés dans le monde. Il ne lui reste que ses deux chats comme compagnons.
Aujourd’hui, Amélie a décidé de s’éteindre doucement. Elle n’a pris une décision mûrement réfléchie, mais cela lui est apparu soudainement à son réveil comme une évidence, comme si elle le savait depuis longtemps mais sans avoir l’envie de le comprendre. Elle est lasse de ce mode de vie qui finalement ne lui apporte plus rien. Elle n’est pas triste, elle n’est pas désespérée, au contraire , elle est soulagée d’avoir enfin compris et convaincue que le moment est arrivé.
La tristesse des jours qui passent lui a sauté à l’esprit comme une gifle, et elle a réalisé qu’il était illusoire de vouloir s’accrocher à cette vie comme à un radeau, que vivre, c’est avant tout vibrer et qu’elle ne vibre plus depuis longtemps.
Elle ne supporte plus que ce corps l’empêche d’assouvir ses envies. Son corps à quatre vingt douze ans mais pas sa tête. Dans sa tête, elle n’a pas vieillie. Elle ne peut pas se donner vraiment d’age mais elle n’a certainement pas cet age là. Son esprit, sa curiosité, son intelligence lui semblent intemporels, comme si elle était restée la même depuis ses premiers souvenirs. Seul son corps a pris les rides, rechigne à fonctionner comme elle le souhaiterait.
Elle a toujours autant envie de rire, de courir, de se promener sur les boulevards, d’aller danser. Son age ne l’empêche pas de s’intéresser à ce qui se passe, d’écouter ce qui se crée et de vivre avec le présent. Ce qu’elle aimerait, c’est danser sur de la techno : cette musique cyclique l’envoûte et elle envie ceux qui le peuvent. Elle est fascinée parle slam, c’est une poésie vécue. Elle envie ceux qui partent courir le long du canal Saint Martin, cela semble tellement gratifiant.
Mais depuis longtemps son corps ne lui permet que peu de choses, les choses de l’esprit et c’est tout. La solitude aussi lui pèse : ses enfants sont au loin, Renée, son amie de toujours, est partie depuis longtemps, emportée par une insuffisance cardiaque. Elle aimerait qu’elle soit là, à coté d’elle pour discuter à battons rompus comme elles le faisaient à leurs quinze ans.
Elle n’aime pas la mélancolie mais elle se rappelle l’époque où elles sortaient toutes les deux chaque samedi soir dans le Paris de la fin des années 30. Elle se rappelle les nuits passées à danser et à s’amuser.
Dans la fin des années trente, dans l’entre deux guerres, après que tant d’hommes ne soient jamais revenus, après le jeudi noir, tout le monde cherchait à oublier le quotidien dans l’excès : la grande guerre, le crash boursier, le chômage. Elles passaient chaque fin de semaine en plein quartier Montparnasse dans un club qui s’appelait le Pélican, le pélican qui perce son flan pour nourrir ses enfants.
Que de nuits passées dans ce club à écouter du jazz, à danser, à boire des cocktails et à rentrer au petit matin, épuisées mais heureuses. Finalement, ce ne sont pas ces jours là qu’elle regrette, c’est la capacité de les vivre et ses capacités aujourd’hui sont minimales : descendre et remonter les six étages, trottiner entre les deux ou trois boutiques de sa rue et ne pas tarder à rentrer pour économiser le peu d’énergie qu’il lui reste. Elle voudrait juste retrouver les lumières de la ville.
Et même si elle soigne toujours la toilette qu’elle porte, ce n’est plus pour plaire, c’est uniquement pour se sentir encore exister. Elle ne regarde plus les magazines de mode, cela n’a plus aucune importance.
Ce sont tout ces petits détails qui se sont cumulés au cours du temps qui passe et qui l’ont convaincue qu’aujourd’hui, le jour de ses quatre vint douze ans, elle était arrivée au bout de son chemin, au bout du chemin tracé pour Amélie.
Elle a bien vécue cette vie, elle en a bien profité. Elle a connu tous ses plaisirs : ceux d’une enfance et d’une adolescence sans trop de soucis, ceux d’une vie nocturne insouciante, ceux de l’amour gravé à jamais sur son coeur et ceux de la maternité. Même si tout n’a pas été drôle, elle a su goutter et savourer chacune de ces étapes. Même si elle a du affronter des périodes dures, elle ne regrette rien, elle aime la vie qui a été la sienne et ne l’échangerai pas contre une autre. En changer une période, une partie, effacer une douleur, une peine, ce serait l’amoindrir. La vie est faite de joies et de peines, de fidélité et d’abandon, d’amour et de haine, elle est le reflet de notre humanité, nous somme humains et donc faillibles. Cela a été sa vie, faite de hauts et de bas mais c’est la sienne et elle en est aujourd’hui comblée.
Lentement, elle se lève, se dirige dans sa chambre et prend dans l’armoire, la même armoire qu’elle avait acheté avec son homme au premiers temps de leur mariage, une robe qu’elle conserve depuis ses vingts ans : lamée d’argent, d’un décolleté suggestif et fendue sur le coté. Elle se change et enfile cette robe méticuleusement rangée à l’abri du temps. Bien sûr qu’elle n’est plus la même, bien sûr qu’elle ne la met plus en valeur mais elle souhaite la porter pour cette dernière occasion. Elle veut paraître ainsi, dans ce symbole de plaisirs et d’insouciance. On la retrouvera vêtue comme elle souhaite qu’on l’imagine et espère qu’ils comprendront.
Elle s’allonge sur le lit qu’elle a partagé pendant plus de cinquante ans avec celui qui lui a tant donné. Elle regrette les nuits où il l’a réchauffait, où il l’entourait de ses bras, où ils restaient collés l’un contre l’autre par leur chaleur animale . Plus jamais elle n’a vécu de tels moments de tendresse et d’amour.
Elle ne sait pas quelle position prendre. Elle ne veut pas donner un aspect trop théâtral, elle veut uniquement donner le souvenir, l’image qu’elle a de ses vingts ans. Elle laisse ses bras glisser le long de son corps, pose sa tête bien droite sur l’oreiller, essaie d’arranger un peu sa robe et enfin ferme les yeux.
Finalement, elle est curieuse de découvrir ce qui se passe après, de vivre l’autre coté. Est-ce que cela ressemble au paradis ou à l’enfer que le prêtre lui racontait au catéchisme ? Est-ce que Saint Pierre l’accueillera ? Verra-t-elle le Tout Puissant ? Retrouvera-t-elle tout ceux qui sont partis avant elle ? Ou se réveillera-t-elle dans un monde parallèle, dans une autre réalité où elle serait une autre Amélie ?
Elle est curieuse et maintenant presque pressée d’y arriver. De toute manière, sa décision est prise, alors autant aller de l’avant, autant avancer, elle n’a que trop tardé. Elle respire encore une dernière fois l’odeur de son appartement, son dernier refuge, là ou la vie et les hommes l’ont oublié. Elle respire cette odeur rassurante. Tout à l’heure, elle oubliera simplement de respirer.
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